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Interview de David Revoy (Pepper & Carrot)

Posté le 31/08/2016 dans Les auteurs


Du webcomic à la bande dessinée...

Avec Pepper et Carrot, série d'humour mettant en scène les aventures rocambolesques d'une apprentie-sorcière et de son chat, l'auteur David Revoy a développé un webcomic libre, gratuit et open-source, financé directement par ses lecteurs sur le principe du mécénat.

Dans cette interview, David nous explique les particularités de ce projet original et ce qui l'a amené, avec Glénat, à l'éditer pour la première fois en livre.

Retrouvez l'univers de Pepper et Carrot sur : www.peppercarrot.com


David, peux-tu nous en dire plus sur ton parcours et ce qui t'a amené à publier en premier Pepper et Carrot sur internet ?

J'ai exercé une quinzaine d'années en freelance (indépendant) pour divers secteurs : la peinture en galerie d'art, le jeu de société, le jeu vidéo, le cinéma, l'illustration de couvertures de livres et j'en passe... J'ai été successivement déçu par toutes ces industries et leur mode de fonctionnement, aussi bien hiérarchiquement que légalement ou artistiquement. Le seul domaine auquel je n'avais pas touché jusqu'alors était la bande dessinée. C'est de là que vient ma passion originale pour le dessin, alors le fait de rester « amateur » en BD tout ce temps m'a permis de garder intacte cette part de rêve et de passion. Pour Pepper et Carrot, la publication sur le Net sous licence libre et le soutien via le mécénat du public me sont apparus comme les seuls moyens à ma disposition pour préserver cette passion.

Racontes nous la genèse du projet ?

Tout a commencé un dimanche soir d'avril 2014. Une soirée particulièrement calme après une bonne journée de travail. J'ai fait, comme souvent dans ces cas-là, un speedpainting (une peinture numérique à la tablette graphique) pour me détendre. J'avais là une petite sorcière, un chat et donc une petite saynète sympa. Les semaines qui ont suivi, j'ai ajouté d'autres cases : je souhaitais faire durer le plaisir de cette illustration. Et de case en case, ça a formé une petite histoire. J'ai trouvé un titre, Pepper et Carrot, et ça sonnait bien, il n'en fallait pas plus : l'épisode 1 était né. Une fois posté en ligne, ce petit projet personnel a eu beaucoup de succès sur la Toile. J'ai alors décidé de faire un épisode 2 et de mettre le projet sous licence libre en demandant à l'audience si elle pouvait faire du mécénat pour me libérer du temps de travail pour produire plus d'épisodes. S'est ensuivi l'épisode 3, puis 4, et graduellement le nombre de mécènes a augmenté. À l'épisode 6 et devant la quantité de traduction sauvage qui traînait sur le Net, j'ai commencé à programmer mon propre système de traduction de BD. Le système a rencontré du succès, et ce mois-ci, j'en suis à l'épisode 17 et je ne fais presque plus de travaux en freelance. L'audience du site me porte par son enthousiasme et par la créativité des projets dérivés : jeux vidéo, puzzles, applications pour mobiles, impressions 3D.... C'est ainsi qu'est né et que continue de grandir Pepper et Carrot ; un pas devant l'autre, mois après mois, très connecté au présent.

Que signifie pour un projet comme Pepper et Carrot d'être diffusé sous licence libre ?

Il existe plusieurs licences libres, elles sont multiples et variées et un terme générique n'est pas forcément représentatif. Pour Pepper et Carrot, la licence est la « Creative Commons Attribution 4.0 International » (https://creativecommons.org/licenses/by/ 4.0/). Cela signifie qu'il est possible à n'importe qui de réutiliser Pepper et Carrot pour un projet (même commercial) sans avoir à me contacter ni à me devoir de l'argent pour utiliser des droits. La licence Creative Commons Attribution 4.0 International permet de contractualiser immédiatement par le simple fait de réutiliser, sans signature, sans email d'accord, suivant des règles préétablies et détaillées sur le lien précédemment mentionné. En résumé : il suffit d'écrire le nom de tous les participants à l'oeuvre utilisée et de respecter donc la paternité de l'oeuvre de façon récursive, d'intégrer un lien vers la licence et d'indiquer si des modifications ont été effectuées et leur nature. Le but de cette licence est de réduire les frictions dans la propagation et la réutilisation d'un projet, et d'assurer à tous les contributeurs ou réutilisateurs l'indépendance et la liberté dans le cadre d'une règle structurée. Le tout avec une protection légale. À mon avis, ces licences sont une petite révolution dans l'industrie de l'art. Un effet secondaire est que cela engendre la gratuité d'accès à ma BD (ce que le public retient le plus souvent de l'appellation « libre »). Mais ce qui m'intéresse avant tout dans cette licence, c'est d'offrir aux contributeurs le droit d'entreprendre avec ce matériel leur propre aventure : traduction, fan-art, produits dérivés artisanaux, utilisation en classe, création d'événement, édition, etc. C'est sans limites ! Déjà quelques studios d'animation et de jeux vidéo commencent à tourner autour du projet.

Comment résumes-tu ton approche à quelqu'un qui n'y connaît rien dans ces domaines ?

C'est très compliqué ; nous sommes dans une culture où tout est à vendre, où l'argent est célébré comme un symptôme de réussite personnelle et où les esprits sont tournés vers la possession et l'individualisme. Dans ce contexte, Pepper et Carrot et sa conception passent simplement pour le projet d'un doux rêveur, pour ne pas dire l'invention d'un naïf idiot. J'en suis extrêmement conscient. Tout le monde comprend facilement la première approche : celle du mécénat. Cela n'a rien d'original, les artistes font ça depuis des siècles et on retrouve des Webcomics en pagaille sur le Net sur le même modèle, mais avec des auteurs qui gardent leurs droits. Le concept de mécénat pour une BD propriétaire ne présente pas beaucoup d'intérêt pour moi. Ils sont peu nombreux à comprendre la seconde approche : celle de la licence libre, le fait que je sois d'accord qu'un tiers réutilise mon travail, même de manière commerciale, sans me reverser un centime. Et c'est là la vraie originalité du projet. C'est là où ses valeurs profondes se situent : je souhaite offrir la pure liberté d'utilisation et d'exploitation. Cette liberté a bien sûr un prix très élevé pour moi : celui de ne pas être assuré que ceux qui consomment mon art passent au « tiroir-caisse ».

Connaissais-tu déjà ces sujets ou bien as-tu appris sur le tard ? Que conseillerais-tu à un artiste qui souhaite s'y intéresser ?

Dans mes années freelance et dans ma quête de projets avec des valeurs plus éthiques, libres et humaines, j'ai croisé la route des logiciels libres. Je suis devenu très tôt pionnier dans l'utilisation des logiciels libres de dessin sur système GNU/Linux. En 2009, j'ai travaillé comme directeur artistique sur Sintel, un court-métrage produit à Amsterdam par la BlenderFoundation qui produit le logiciel libre Blender 3D. Ce court-métrage et tous mes dessins préparatoires ont été diffusés sous licence CC-By (diminutif pour Creative Commons Attribution). J'ai donc pu faire l'expérience directe de travailler avec cette licence très ouverte au sein d'une grande audience. L'expérience a été très positive. C'est ainsi que j'ai appris à connaître, et ensuite adopté la licence CC-By pour Pepper et Carrot. Si un artiste souhaite s'y intéresser, c'est comme pour tout à notre époque : juste au coin d'une simple recherche sur Internet. Je conseille cependant pour les francophones le site de Framasoft : www.framasoft.org. Un site, une communauté, une plateforme qui rayonne dans le monde du « Libre » et qui devrait être, à mon opinion, un sujet de fierté nationale.

Peux-tu nous expliquer ce qu'est la plateforme Patreon et comment elle fonctionne ?

J'utilise deux plateformes un peu similaires : Patreon et Tipeee. Ces deux sites proposent d'assister les artistes dans la gestion d'une campagne de mécénat. Ils perçoivent un pourcentage prélevé sur les sommes collectées, mais facilitent pour l'utilisateur l'envoi de petites sommes aux artistes présents sur la plateforme tout en assurant un cadre sécurisé et diverses options de paiement. Le premier, www.patreon.com/davidrevoy, a une audience internationale, le site est en anglais et utilise le dollar US. Le second, www.tipeee.com/pepper-carrot, est en français et emploie l'euro.

Quel est pour toi l'échange avec ta communauté le plus marquant depuis que l'expérience est lancée ?

Une histoire super mignonne : deux traducteurs de Pepper et Carrot de deux pays différents se sont rencontrés lors de leur collaboration. Ils sont en couple à présent.

Qui traduit et combien de langues sont disponibles ?

J'ai tout type de profils : cela va du traducteur professionnel, qui traduit des documents industriels toute la journée et a toujours rêvé de traduire une petite BD au soir après le boulot, à l'étudiant passionné en langues, en passant par ceux qui sont simplement bilingues et lecteurs... À ce jour, Pepper et Carrot est traduit en 32 langues. Le code de Pepper et Carrot tel que je l'ai conçu peut en supporter jusqu'à 1260, théoriquement.

Quel est ton rapport à la bande dessinée, sous quelle forme en lisais-tu quand tu étais enfant ?

J'ai très peu lu de BD franco-belge enfant ; je fais partie de la première génération « manga et jeu vidéo » des années 1980. J'ai dépensé mon argent de poche avec les premiers Dragon Ball, puis avec le temps, sur tout ce qui sortait en manga (pas beaucoup de titres à l'époque en librairie). En grandissant, j'ai découvert les comics et la BD franco-belge. J'ai donc un rapport avec la BD très métissé. Aussi j'injecte dans mes scènes des techniques venant du storyboard de cinéma, du jeu vidéo et des techniques de peinture numérique venant de tous horizons. J'aime en général expérimenter.

Jusqu'où souhaites-tu aller avec ces personnages, peux-tu nous parler de la suite ?

Pour la part que je contrôle, j'aimerais atteindre l'épisode 100 et raconter épisode après épisode l'histoire de Pepper et Carrot. Je souhaiterais aussi trouver plus de mécènes. Augmenter mes moyens contribuerait grandement à améliorer le projet : cela me permettrait d'embaucher, de développer et créer mon petit studio de rêve : « Hereva ». Avec un assistant, ou mieux, une petite équipe, je pourrais faire des épisodes plus longs et narratifs tous les mois avec sans doute plus de cases animées et une amélioration générale de la BD. Et pourquoi pas envisager à côté un studio de dessin animé libre ? Un parc à thème libre ? Y a-t-il une limite à l'imagination ? L'audience le décidera !


PEPPER & CARROT – Tome 1 : Potions d'envol

Auteur : David Revoy



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