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Interview des auteurs de Love in Vain, la biographie en BD de Robert Johnson

Posté le 18/09/2014 dans Général


À l'occasion de la sortie de Love in Vain, Mezzo et J. M. Dupont ont répondu à quelques questions et nous en apprennent plus sur l'énigmatique personnage central de leur album : Robert Johnson. Rencontre... 


Qu'est-ce que la musique représente pour vous ? A-t-elle une influence sur votre travail ?

Mezzo : Elle a bien failli être mon activité principale puisque c'est la voie que j'avais choisie au départ en tenant la basse dans pas mal de groupes. Finalement, c'est le dessin qui a pris le dessus, mais avec une approche très influencée par l'univers et l'esthétique du rock. Je pense que ça se sent dans mon goût pour le noir et blanc et aussi dans mon trait incisif, voire agressif. Franchement, je ne me vois pas faire de l'aquarelle, quoique je n'aie rien contre cette technique ! La musique, c'est un des piliers de mon quotidien, même si, paradoxalement, c'est souvent pour m'évader de ce quotidien que j'en écoute. Je la ressens comme une porte d'accès à mon monde intérieur. En revanche, quand je cherche une idée de dessin ou que je crayonne, j'ai besoin de silence. Je ne travaille en musique que pendant la phase d'encrage qui est moins cérébrale, plus instinctive. D'ailleurs, c'est amusant de voir que le trait varie souvent en fonction de ce que j'écoute. Si je mets un titre d'Iggy Pop avec les Stooges, le rendu ne sera pas le même qu'avec du Erik Satie ! Quand j'encre, je vois mon pinceau comme une petite jambe qui danse en rythme avec la musique, il y a donc une part de chorégraphie dans la manière dont je dessine.

Pour y consacrer un album, on imagine que le blues est un genre musical que vous affectionnez en particulier. Pourquoi ?

Mezzo : Ce qui est fascinant avec cette musique, c'est qu'elle est très simple dans sa structure mais exige dans son expression une très grande subtilité. Pour que ça fonctionne, il faut non seulement maîtriser une technique particulière, mais aussi et surtout mettre à nu ses émotions. Le blues qui me touche le plus, c'est celui du Delta du Mississippi. J'aime son côté incantatoire. Il me plonge dans une sorte d'état contemplatif qui a certainement influencé mon dessin pour Love in Vain. Hormis Robert Johson, évidemment, j'ai beaucoup écouté Skip James, Muddy Waters et Mississippi John Hurt dans mon atelier. Sinon, un autre aspect qui me touche de près, c'est la dimension solitaire du bluesman errant de ville en ville avec sa guitare pour seule compagnie. Un dessinateur de bande dessinée est tout le contraire d'un nomade, mais en revanche la solitude est son lot quotidien, et quand il travaille il ne peut compter que sur la compagnie de son crayon et de son pinceau !

Pourquoi avez-vous décidé de raconter la vie de Robert Johnson en bande dessinée ? Qu'est-ce qui vous a intéressé dans ce personnage ?

Mezzo : Je suis un adorateur de Keith Richards, et comme il est lui-même idolâtre de Robert Johson, je ne pouvais que m'intéresser au personnage ! Outre sa musique et sa vie pleine de mystères, ce qui m'a le plus donné envie de le dessiner, c'est qu'il n'existe de lui que deux photos vraiment attestées. Le dessin était une bonne manière de compenser cette carence de représentations visuelles. En m'attelant à ce projet, j'ai pris rapidement conscience que c'était un vrai challenge graphique de le mettre en situation avec si peu de documentation sur sa physionomie, et mon fils m'a bien aidé en s'amusant à modéliser sa tête en 3D à partir des deux photos existantes ! Rapidement, avec mon scénariste Jean-Michel Dupont, on est tombés d'accord sur le fait que le fameux costume rayé qu'il porte sur l'une d'entre elles était un excellent vecteur de caractérisation, ce qui est très important en bande dessinée pour que le lecteur puisse identifier immédiatement un personnage dans une case. On a donc choisi le parti-pris de le représenter systématiquement avec ce costume dans sa période adulte. Une liberté d'autant plus grande avec la réalité que le costume appartenait en fait à l'un de ses neveux qui avait accepté de lui prêter pour la séance photo ! Mais, comme Robert Johnson avait une réputation de dandy, toujours tiré à quatre épingles, ce parti-pris permet aussi de souligner cette dimension essentielle de sa personnalité.

J. M. Dupont : Ce qui est très intéressant avec Robert Johnson – outre sa musique, évidemment – c'est cette légende nourrie de drames et de mystères, avec en point d'orgue le fameux pacte qu'il aurait noué avec le diable pour devenir un guitariste exceptionnel. Dans Love in Vain, si nous abordons ce mythe, c'est plutôt pour le déconstruire en montrant que ce prétendu contrat était commun chez de nombreux bluesmen de l'époque. Leur vie nomade était si dangereuse que cette connivence avec le diable leur fournissait une protection non négligeable. Par ailleurs, faire croire à leurs semblables qu'il fallait se damner pour pouvoir vivre de sa musique était un bon moyen de décourager des vocations, et donc de limiter une concurrence forcément gênante. Quant au carrefour, lieu où le mythe situe cette rencontre faustienne et qui est devenu emblématique de Robert Johnson, sa dimension surnaturelle est présente depuis l'Antiquité dans de nombreuses cultures, et plus particulièrement dans la tradition vaudou importée d'Afrique à l'époque de l'esclavagisme. Un autre aspect intéressant du personnage de Robert Johnson, c'est son côté insoumis. Devenir bluesman au début du XXe siècle, c'était un bon moyen d'échapper à l'existence misérable d'un cueilleur de coton, et il fallait un certain courage pour se soustraire à cette norme sociale imposée par les ségrégationnistes blancs du Sud des États-Unis. De plus, avec le poids écrasant de la religion, jouer la « musique du diable », comme on surnommait le blues à l'époque, valait à des types comme Robert Johnson d'être traités en parias, y compris par une grande majorité de la population noire. D'autant que, comme la plupart des bluesmen, il menait une existence sulfureuse avec une consommation frénétique d'alcool et de femmes ! Malgré la légende qui l'entoure, on sait finalement assez peu de choses sur lui.

Quel a été votre parti-pris narratif pour raconter sa vie ?

J. M. Dupont : Depuis le succès inattendu de la compilation de titres remastérisés sortie en 1990 et la « johnsonmania » qui s'en est suivie, de plus en plus chercheurs enquêtent sur sa vie et font parfois des découvertes, mais il reste d'immenses zones d'ombre. Sans compter la fiabilité très relative des témoignages recueillis auprès de ceux qui l'ont connu, notamment d'autres bluesmen comme Johnny Shines, Honeyboy Edwards, Robert Lockwood Jr ou Sonny Boy Williamson II. Souvent, vu leur grand âge, ils avaient la mémoire vacillante, et parfois, pour se faire mousser, ils avaient tendance à affabuler. Le plus bel exemple étant Sonny Boy Williamson II, présent dans le juke joint où Robert Johnson a été empoisonné, et qui a menti manifestement en jurant que le soir même il était mort dans ses bras ! Malgré le manque cruel d'éléments biographiques et le caractère hypothétique d'une grande partie des faits rapportés, nous avons refusé de céder à la tentation de romancer certains passages pour combler les trous. Toutes le scènes qui figurent dans l'album sont donc issues de faits avérés, et lorsque ces faits sont sujets à caution ou à controverse, nous les traitons au conditionnel. D'où l'obligation de construire la narration sur un mode elliptique à partir des fragments dont nous disposions. Pour faire le lien et fluidifier l'histoire, notre parti-pris a été d'utiliser un narrateur qui est un personnage à part entière, mais reste toujours invisible, comme une voix off dans un film. Le lecteur ignore au départ l'identité de ce narrateur, mais au fil de ses commentaires volontiers subjectifs, il peut tenter de la deviner.

Quel est l'héritage musical de robert Johnson ?

J. M. Dupont : Paradoxalement, ses fils spirituels les plus emblématiques, à savoir Eric Clapton, les Rolling Stones et Led Zeppelin, ont fait aussi acte de paternité en le faisant renaître ! À l'époque de sa mort, en 1938, Robert Johnson était quasiment inconnu du grand public, y compris dans la communauté noire du Missississippi. Il jouait dans la rue et dans les juke joints, et son seul succès discographique, Terraplane Blues, avait été plutôt modeste. En 1961, quand Columbia a exumé une partie de ses enregistrements pour les sortir en vinyl, il était tombé dans l'oubli, et c'est quand Cream (le groupe d'Eric Clapton à l'époque), les Rolling Stones et Led Zeppelin, ont repris respectivement Cross Road Blues, Love in Vain et Traveling Riverside Blues que son nom a vraiment refait surface. C'est là que les amateurs de blues et de rock ont découvert la richesse de son jeu de guitare et le charme particulier de sa voix. Sans oublier ses textes de chansons qui ont notamment influencé Bob Dylan. Aujourd'hui, une bonne partie de ses titres sont devenus des standards, notamment le fameux Sweet Home Chicago qui est devenu quasiment un hymne après la version des Blues Brothers. Et des groupes plus récents continuent de les reprendre à leur sauce, comme les White Stripes l'ont fait avec Stop Breaking Down. Si cette reconnaissance posthume est parfaitement méritée, on peut toutefois déplorer que son ampleur soit devenue excessive, car des dizaines d'autres bluesmen ont été tout aussi influents sans accéder à ce rang d'icône. L'un des principaux responsables de cette disproportion est sans doute Eric Clapton qui fait depuis cinquante ans une fixation quasi-obsessionnelle sur Robert Johnson et ne cesse de lui rendre hommage en reprenant ses titres avec plus ou moins de bonheur. En même temps, cette publicité obstinée à sans doute joué un rôle important dans le succès phénoménal de la compilation Robert Johnson – The Complete Recordings en 1990 et lancé le culte dont Robert Johnson est aujourd'hui l'objet, provoquant à travers lui un regain d'intérêt pour le blues, et particulièrement celui du Delta du Mississippi.

Pourquoi avoir opté pour un format horizontal à l'italienne ?

Mezzo : Les paysages du Delta du Mississippi sont très plats, ce qui produit une sorte de « vertige horizontal », comme m'a dit un jour le dessinateur José Muñoz à propos de la pampa argentine. Ils sont aussi extrêmement cinématographiques, comme d'ailleurs tout l'univers du blues. Le format à l'italienne convenait donc très bien pour mettre ces deux aspects en valeur. Cela se vérifie particulièrement avec les dessins en pleine page, à tel point qu'au fur et à mesure que nous avancions sur ce projet, nous avons souvent modifié le découpage initial pour en rajouter. L'autre raison pour laquelle nous avons choisi ce format, c'est que le peu d'éléments biographiques dont nous disposions pour faire ce portrait de Robert Johnson nous a contraint à opter pour une narration elliptique, avec des sauts de puces entre différents fragments de vie. Le format à l'italienne nous permettait de mieux sérier ces courtes séquences, puisque les pages font la moitié de celles d'un album classique.

Mezzo, votre style semble avoir évolué par rapport à vos précédents ouvrages, avec notamment plus de mouvemement, de détails… Pouvez-vous nous expliquer votre démarche artistique sur cet album ?

Mezzo : Ce n'est pas vraiment une évolution parce qu'avant la trilogie du Roi des mouches et pour certains travaux que j'ai pu faire en parallèle, j'utilisais déjà des styles très divers. Je pense que c'est le dessin qui doit s'adapter au sujet, et non le contraire. Pour moi, un dessinateur est un peu comme un acteur, il doit avoir une palette dont il joue en fonction des circonstances. Le Roi des mouches est très cérébral, distancié, avec une froideur assumée qui se traduit entre autres par les attitudes hiératiques des personnages. Love in Vain, c'est tout le contraire, puisque le blues est un univers très sensuel et émotionnel. Il fallait donc un style plus charnel, plus incarné, et aussi plus réaliste car, même s'il est traité avec des parti-pris narratifs qui procèdent de la fiction, ce projet a plutôt une vocation documentaire puisque c'est un portrait d'une personne réelle. Si je suis très fier du Roi des mouches, je ne peux pas dire que je me reconnaisse entièrement dans son héros opportuniste et désabusé. En revanche, je me sens beaucoup plus proche d'un type comme Robert Johnson !

Pourquoi avoir choisi Love in Vain comme titre de l'album ?

J. M. Dupont : Parce que cette chanson exprime de manière poignante le désespoir amoureux, thème qui joue un rôle essentiel dans le portrait que nous faisons de Robert Johnson. Selon beaucoup de chercheurs qui ont étudié son parcours et sa personnalité, il est fort probable que s'il n'avait pas perdu sa première épouse à l'âge de dix-neuf ans, il ne serait jamais devenu un musicien professionnel. À l'époque, même s'il pratiquait depuis son enfance la guitare et l'harmonica, il travaillait dans une plantation de coton et s'apprêtait à devenir père de famille. La mort en couches de sa femme dont il était très amoureux a ouvert une blessure dont il ne s'est sans doute jamais remis, et qui peut expliquer le penchant compulsif qu'il a développé ensuite pour l'alcool et les femmes. À l'origine, cette chanson a été écrite pour une certaine Willie Mae Powell qui apparaît d'ailleurs dans l'excellent documentaire The Search For Robert Johnson, mais son titre fonctionnait très bien dans un contexte plus général. L'autre raison pour laquelle nous l'avons choisi c'est que la plupart des gens le connaissent surtout à travers la célèbre reprise des Rolling Stones, et que c'était un bon moyen de rendre à Robert ce qui était à Robert !



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