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L'Or et le sang : l'interview des auteurs !

Posté le 29/09/2014 dans Général


À l'occasion de l'entrée au catalogue Glénat de la série L'Or et le sang et de la sortie de son quatrième et ultime volume le 1er octobre, les auteurs ont accepté de répondre à quelques questions...

Interview des scénaristes, Fabien Nury et Maurin Defrance :

Comment est née cette histoire ?

Fabien Nury : D'un voyage ensemble, il y a une vingtaine d'années, au Maroc. On était étudiants, et on traversait en voiture des paysages sublimes qui nous faisaient rêver d'aventure. On imaginait deux amis, au sortir d'une guerre (pas encore la Grande), qui partiraient ensemble pour Dieu sait quelle raison, en se disant « Inch'Allah, on verra du pays...» C'est à Maurin que revient le mérite de ne pas avoir lâché cette histoire, de l'avoir contextualisée à travers la Guerre du Rif, puis couchée sur papier une première fois, sous la forme d'un manuscrit de roman.

Maurin Defrance : Le roman n'a pas abouti sous forme publiée, mais ensuite, en discutant avec Fabien, on s'est dit qu'il était possible de revenir à l'idée centrale : ces deux personnages, cet « appel du large » et cette guerre perdue d'avance, pour en tirer une série de BD.

 

F. N. : J'étais devenu scénariste de BD, entre-temps…

Qu'est-ce qui vous a particulièrement intéressé dans l'histoire du Maroc colonial et de la république du Rif ?

M. D. : C'est une guerre méconnue, dont la malédiction est sans doute d'être advenue 30 ans trop tôt. La cause rifaine était juste et son leader historique, Abdelkrim el Khattabi, a servi de modèle à la plupart des indépendantistes du XXe siècle. Mais lorsque les Rifains se sont battus, leur heure n'était pas venue…

F. N. : Il y a un côté « Cyrano », dans cette guerre perdue d'avance. « Que dites-vous, c'est inutile ? Je le sais. Mais l'on ne se bat dans l'espoir du succès, non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile… »

L'Or et le sang est avant tout une série d'aventure avec un grand A. Quels sont les ingrédients essentiels à ce type de récit ?

M. D. : La question est étrange. Doit-on résumer une histoire aux ingrédients qui la composent, comme s'il existait une « recette » qu'il suffit d'appliquer ? L'essentiel était pour nous de coller à nos personnages, pour préciser à la fois leur identité centrale, leur évolution personnelle et l'évolution de leur relation.

F. N. : Je crois que la définition classique du terme « aventurier » est la suivante : un aventurier est un homme qui renonce à tout ce que la Société peut lui offrir, pour suivre sa propre quête. C'est ce que font Calixte et Léon, et c'est le coeur du récit.

Y a-t-il d'autres oeuvres de ce genre qui vous ont servi de références ?

M. D. : Il y en a plein, en commençant par L'homme qui voulut être roi, que l'on avait découvert ensemble peu de temps avant d'aller au Maroc. D'ailleurs, on a envisagé d'appeler la série Les Rois du Rif, mais pas longtemps : on aurait cru qu'il était question d'un vieux groupe de rock.

F. N. : Kessel, Kipling, Monfreid, Stevenson, Conrad, London… Il y a du beau monde à parcourir, pour qui veut se plonger dans la grande aventure classique. Ce sont les grands maîtres, les magiciens du rêve. On ne les égalera jamais, mais on peut tout de même essayer de proposer au lecteur une forme d'aventure un peu « adulte » : c'est un genre d'histoire que John Huston et David Lean ont magistralement réalisées au cinéma, et Hugo Pratt en BD. Ne serait-ce que comme occasion de redécouvrir toutes leurs grandes oeuvres, écrire L'Or et le sang nous a procuré beaucoup de plaisir.

Calixte et Léon, deux amis très différents, dont le destin est raconté par deux amis… Est-ce une mise en abyme ? Qui est Calixte ? Qui est Léon ?

M. D. : Nous sommes tous les deux plus proches de Léon, qui semble tout de même un modèle humain plus répandu… Les personnages « plus grands que nature », comme Calixte, sont assez rares, mais on ne les oublie pas. Lawrence d'Arabie, par exemple…

F. N. : Ce qui m'a particulièrement plu, dans le travail sur cette idée de Maurin, c'était de mettre en scène des personnages plus « solaires » qu'à mon habitude. Ils ne sont pas manipulateurs, et n'ont pas conscience de leur destin. Je les trouve plus fragiles, plus touchants peut-être, que les protagonistes que j'ai l'habitude de traiter. Ils placent l'amitié et l'honneur avant le profit ou le pouvoir, et ça fait du bien !

 

On croise aussi quelques personnages historiques, comme Pétain et Franco… Pourquoi ceux-ci ?

M. D. : D'abord parce que Pétain et Franco ont tous les deux joué un rôle important dans la Guerre du Rif…

F. N. : ...Ensuite parce que leurs noms, aujourd'hui marqués d'infamie, suffisent bien à évoquer le rôle de la France et de l'Espagne dans cette guerre.

Dans L'Or et le sang, on passe de l'humour au drame, en passant par l'action, les batailles ou les grands voyages… Pourquoi un tel mélange des genres ?

F. N. : C'est le propre de l'Aventure, de susciter des émotions aussi diverses : faire rêver, faire peur, faire rire et faire pleurer… Cette liberté de ton est commune à tous les récits d'aventure que nous avons tant aimés, et qui sont cités plus haut.

M. D. : Et puis il faut dire qu'on s'est bien amusés, en écrivant cette histoire ! Que le résultat ne soit pas lugubre, c'est logique et c'est tant mieux...

Interview des dessinateurs, Merwan et Fabien Bedouel :

Comment travaillez-vous ensemble ?

Merwan : Fabien Bedouel et moi avons déjà travaillé ensemble dans l'animation, on a donc plus ou moins opéré de la même façon. Pour reprendre des termes cinématographiques, on va dire que Fabien a défini la mise en scène et que je me suis occupé d'apporter des sentiments aux personnages. C'est comme s'il tenait la caméra et que, moi, je faisais l'acteur (« les » acteurs, en l'occurrence). Après, si on veut utiliser le jargon BD, Fabien s'est occupé du storyboard et moi de l'encrage, mais ça sous-entend une espèce de hiérarchisation des tâches qui ne me plaît pas trop.

Fabien Bedouel : La répartition des tâches entre Merwan et moi s'est quasiment imposée d'elle-même. Je m'occupe du storyboard, c'est à dire de l'adaptation du scénario en images, je travaille sur le rythme du récit et les cadrages, les bases pour l'architecture, les véhicules etc. Merwan dispose donc d'une base solide pour encrer, avec son propre style bien évidemment, et se focaliser, entre autres, sur les personnages. Merwan modifie parfois la mise en scène lorsque nécessaire.

On pense à Tardi ou Hugo Pratt... et vous avez malgré tout une vraie « patte » graphique. D'où vous vient ce style si particulier ?

F. B. : Bien que nous n'ayons pas le même dessin, nous avons beaucoup de références en commun et une vision assez proche de la narration. Sur L'Or et le sang, le style graphique est celui de Merwan, je ne m'exprime qu'au niveau de la mise en scène, que je qualifierais de cinématographique.

M. : C'est marrant parce que ce n'est pas du tout mon genre de lecture. Je connais, bien sûr, mais en ce qui me concerne, (contrairement à Fabien qui adore Tardi), ce ne sont pas des « maîtres » à proprement parler. Je suis honoré de la référence car ce sont de très grands artistes, mais je pense qu'elle est plus liée au contexte de notre histoire qu'au style que nous avons développé. Tardi est célèbre pour ses BD sur la première guerre mondiale – L'Or et le sang démarrant dans les tranchées – et Pratt pour ses récits d'aventure en Afrique ou dans le désert. Si nous avions dessiné, avec le même style, une BD se déroulant de nos jours à New York, je ne suis pas sûr qu'on aurait pensé aux mêmes références…

Quelles ont été vos sources d'inspiration ?

M. : Aucune en particulier pour ce travail-là. Disons que je savais qu'il faudrait un noir et blanc fort, avec des ombres et des contrastes prononcés (d'où peut-être, encore une fois, la référence à Tardi et Pratt…), donc je suis parti là-dessus, mais sans idées précises en tête. Après, je dirais que mes préférences personnelles vont plus vers le manga, des grands maîtres du noir et blanc comme Matsumoto ou Shirow ; et puis Loisel ou Jean Giraud pour l'école européenne.

F. B. : Mes sources d'inspiration sont assez diverses et concernent autant le cinéma (d'animation ou non) que la bande dessinée : Pratt et Tardi bien évidemment, mais aussi Mike Mignola, Katsuhiro Otomo ou encore Olivier Vatine, pour ne citer qu'eux !

Quelle latitude les scénaristes vous ont-ils laissé dans vos choix de mise en scène : découpage, cadrages, etc. ?

F. B. : Le découpage fourni par Fabien Nury et Maurin Defrance est assez précis, notamment sur certaines cases importantes dans le récit. Ils sont très ouverts à la proposition, ce qui me permet de m'exprimer, donc de m'amuser, pleinement... surtout pour les scènes d'action ! Mais je ne touche jamais aux dialogues, bien entendu !

M. : Quand on regardait les planches ensemble, il y avait évidemment des petites retouches à effectuer par ci par là, à bon escient, mais dans l'ensemble, ils nous ont vraiment fait confiance. Et puis comme je l'ai dit : Fabien Bedouel et moi venons de l'animation. Du coup, quand on travaille avec des scénaristes, on est vraiment au service du « projet », on n'essaie pas de tirer la couverture à nous. Cela se ressent dans la confiance que les scénaristes peuvent nous accorder.

Comment combinez-vous efficacité narrative, impact graphique et rigueur historique ?

F. B. : L'efficacité narrative et la rigueur historique viennent du talent et d'un gros travail de documentation des scénaristes. Nos recherches en tant que dessinateurs se situent surtout au niveau des décors, de l'architecture, des armes, des uniformes... mais je ne vois pas cette aventure comme une étude historique. Il faut bien sûr être juste et ne pas dessiner n'importe quoi, mais la priorité pour moi, au storyboard, reste le récit et les personnages.

M. : Évidemment, on a un rôle dans la cohérence : il faut que les costumes, les armes ou l'apparence des personnages historiques réels comme Abdelkrim (ou Pétain et Franco qui sont dans le tome 4) soient justes. Donc on doit utiliser pas mal de documentation. Mais, pour rendre service au récit et amplifier la force des images, on peut aussi prendre certaines libertés. Un exemple concret : j'ai habillé Anissa d'une robe de danseuse algérienne du début du XIXe siècle. Ça ne ressemble probablement pas à ce que portait une veuve du rif marocain à cette époque, mais je la trouvais tellement belle que je me suis permis ce petit pas de côté.

Cet album conclusif est encore plus long, encore plus spectaculaire. Quel effet cela fait de finir une telle aventure ?

F. B. : En ce qui me concerne, L'Or et le sang est la première bd sur laquelle j'ai travaillé. Y mettre un terme est en quelque sorte symbolique : on peut dire que je termine « mes débuts » de dessinateur de BD ! Et puis on s'attache aux personnages, tout bêtement ! Les quitter, surtout de cette manière, à quelque chose d'émouvant. À un autre niveau, j'ai co-dessiné cette aventure avec Merwan, un ami… 5 ans après le premier tome, nous le sommes toujours, c'est déjà pas mal !

M. : Je n'ai pas l'impression de finir quoi que ce soit, je cavale comme Calixte et Léon. Ils continuent de me surprendre, j'avance en faisant confiance au scénario et au découpage, c'est très confortable. Sur le dernier tome j'ai mis du temps à lire le scénario, je voulais me laisser surprendre par l'histoire… Je l'ai évidemment lu, mais après m'en être imprégné je l'ai oublié. Je voulais vraiment, comme les personnages, me laisser porter par l'aventure !

Merci, messieurs !

De gauche à droite : Maurin Defrance, Fabien Nury, Merwan et Fabien Bédouel



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