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Interview de J. M. Dupont (Les Gueules rouges)

Posté le 09/03/2017 dans Les auteurs


À l'occasion de la sortie des Gueules rouges (en librairie depuis le 8 mars 2017), le scénariste J. M. Dupont nous a accordé une interview exclusive !


Un western au pays de Germinal, comment vous est venue cette idée ?

Je suis originaire de Valenciennes, et quand j'ai appris que le cirque de Buffalo Bill s'y était arrêté en 1905, j'ai tout de suite pensé que c'était un bon point de départ pour raconter une histoire en transposant dans le bassin minier les codes visuels du western. Quand on voit la topographie du Nord de la France, avec ses plaines à perte de vue sur lesquelles se découpent les silhouettes des terrils, la similitude paraît évidente.

Dans quelle mesure ce récit colle-t-il à la réalité historique ?

L'intrigue est une pure fiction mais elle s'insère dans un contexte historique réaliste. En 1905, lors du passage en France du cirque de Buffalo Bill, les débats sur la laïcité faisaient rage, et c'est précisément au moment où se déroule l'histoire, c'est à dire au début du mois de juillet, qu'Aristide Briand a soumis à l'Assemblée son projet de séparation de l'Église et de l'État. Par ailleurs, à cette époque, on sortait d'une grande grève qui avait mobilisé plus de 70 000 mineurs conduits par Émile Basly, le syndicaliste socialiste qui a inspiré à Zola le personnage d'Étienne Lantier. L'échec cuisant de cette grève a provoqué l'émergence d'un syndicat anarchiste plus radical dans lequel milite René, l'un des héros des Gueules rouges.

Comme dans Love in Vain, la dimension sociale est évidente. Est-ce de votre part une démarche politique ?

Indirectement sans doute, mais ce qui me touche au départ c'est cette forme de déterminisme social qui rend un homme prisonnier de sa condition. À moins qu'il ne se révolte, comme Robert Johnson dans Love in Vain qui devient un musicien vagabond pour éviter la vie misérable de cueilleur de coton à laquelle le destine une société ségrégationniste ; ou comme Gervais, le jeune héros des Gueules rouges, envoyé au fond de la mine à douze ans alors qu'il rêve de faire des études et de découvrir le monde.

Alors qu'on imagine souvent les mineurs de fond comme des gens tristes, accablés par la dureté de leur existence, ceux des Gueules rouges sont truculents. Où est la vérité ?

L'image misérabiliste des mineurs doit sans doute beaucoup à Zola qui a volontairement noirci le tableau dans Germinal pour mieux faire passer son message politique. En réalité, comme beaucoup de populations qui vivent dans des conditions difficiles, les mineurs étaient des gens assez joyeux, bons vivants, avec un humour typique, volontiers moqueur, que j'ai essayé de retranscrire.

Au-delà d'un western décalé, que raconte cette rencontre entre les « gueules noires » du Nord de la France et les « peaux-rouges » du cirque de Buffalo Bill ?

C'est un choc culturel incroyable, non seulement pour les mineurs, mais aussi pour la population de Valenciennes, et d'une manière plus générale de la France et de toute l'Europe où le Wild Wild West a tourné au début du XXe siècle. À l'époque, ces Indiens provoquaient un mélange paradoxal de dédain et de fascination. D'un côté, la mentalité colonialiste les voyait comme des sauvages arriérés et de l'autre, leur fière allure forçait le respect. Dans Les Gueules rouges, c'est une bonne occasion de railler l'arrogance du monde dit civilisé, notamment face aux croyances des Indiens. D'où cette scène où de bons catholiques se moquent des fameuses tuniques blanches des Sioux, censées les rendre invulnérables, alors qu'eux-même croient au miracle du Saint-Cordon. D'après la légende, toujours célébrée aujourd'hui, la Vierge Marie aurait jadis entouré Valenciennes d'un cordon protecteur pour arrêter aux portes de la ville une épidémie de peste !

À l'inverse, il y a aussi une scène où les mineurs et les Indiens se découvrent des valeurs communes...

Oui, au cours d'une discussion entre White Eagle, l'un des Sioux, et René, le mineur anarcho-syndicaliste, il y a une tirade de White Eagle qui résume tout : « Chez nous, l'homme riche est celui qui produit des biens pour les donner à ceux qui en manquent. S'il les gardait pour lui, il serait déshonoré. Chez vous, non seulement les riches ne partagent rien, mais en plus, c'est grâce au travail des pauvres qu'ils accumulent des biens ».

Buffalo Bill est un personnage très controversé. Quel est votre sentiment personnel ?

On le présente parfois comme un tueur d'Indiens, alors que son plus grand tort fut surtout d'avoir massacré des milliers de bisons, d'où son surnom [NdA : "buffalo" signifie "bison" en Anglais]. S'il a participé aux guerres indiennes, c'est comme éclaireur quand il avait une quinzaine d'années, au début des années 1860. Ensuite, il est devenu l'ami des Indiens, et notamment de Sitting Bull. De manière assez injuste, parce que son cirque les donnait en spectacle, on le compare parfois aux sinistres expositions coloniales où des indigènes africains étaient exhibés dans des cages. Mais dans le Wild Wild West, les Indiens pouvaient montrer leurs talents de cavaliers et de guerriers, au même titre que les autres membres de la troupe venus des quatre coins du monde. En fait, ce que l'on peut reprocher à Buffalo Bill, c'est de les avoir exploités et d'avoir revisité l'Histoire en leur donnant le mauvais rôle, tout comme le cinéma l'a fait ensuite jusque dans les années 1960. Mais à son crédit, on peut dire que le Wild Wild West, malgré son révisionnisme, a permis aux Indiens de faire connaître leur culture en Amérique et en Europe, alors qu'elle était en train de s'éteindre au début du XXe siècle. Et puis c'est un personnage fascinant, non seulement parce que, avec la complicité du feuilletoniste Ned Buntline, il fut l'inventeur de sa propre légende, mais aussi parce qu'on lui doit toute la mythologie du Far West, jusqu'au fameux Stetson porté par les héros de western. Dans la réalité, les cow-boys avaient des chapeaux assez moches, et c'est par coquetterie que Buffalo Bill arborait dans ses spectacles ce modèle plus élégant !

Comment le choix d'Eddy Vaccaro comme dessinateur s'est-il imposé ?

Eddy a un coup de crayon caractéristique, très charbonneux, qui fait notamment merveille dans des albums comme Championzé ou Mobutu dans l'espace, et convenait parfaitement à l'univers des Gueules rouges. C'est sur les conseils de Mezzo [NdA : le dessinateur de Love in Vain] que je l'ai contacté. Pour mon plus grand bonheur, il m'a donné son accord... mais en ajoutant que pour ce projet, il préférait travailler à l'aquarelle ! Dès les premières planches, j'ai compris que c'était le bon choix... Sinon, Eddy a une autre caractéristique, c'est sa manière très dynamique de dessiner les personnages ou les animaux en mouvement. Pour un western, c'était important ! Enfin, je suis très sensible à la poésie de son dessin, quelque chose de faussement naïf qui renvoie à l'enfance, ce qui collait parfaitement à l'histoire puisque le héros a douze ans.


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Il était une fois dans le Nord

Été 1905. En tournée dans toute l'Europe, le cirque de Buffalo Bill s'arrête à Valenciennes. Pour la population locale, l'événement est considérable, et pour Gervais, un jeune mineur de fond, c'est le début d'une grande aventure qui vire au drame quand des Indiens dont il est devenu l'ami sont accusés d'un meurtre sauvage.

Épique, ce western transposé au pays de Germinal se double d'une chronique piquante de la vie quotidienne des mineurs au début du XXe siècle, avec en toile de fond les remous provoqués par les agitateurs anarchistes et l'imminence de la loi sur la laïcité.



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