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Interview de Loulou Dédola et Merwan (Jeu d'Ombres)

Posté le 21/09/2016 dans Les auteurs


Aujourd'hui sort en librairie Jeu d'Ombres, un captivant thriller signé Loulou Dédola et Merwan qui, à la manière d'une série comme The Wire, dresse un portrait exhaustif, réaliste et tout en nuance des quartiers populaires où criminalité, engagement social et activisme politique vont parfois de pair.

Dans cette interview exclusive, les auteurs nous racontent le projet...


Racontez-nous votre rencontre et la naissance de ce projet…

Loulou Dédola : Tout le mérite de notre rencontre revient à Nicolas Forsans que j'avais rencontré chez Ankama. Il m'a présenté Philippe Hauri, directeur éditorial chez Glénat. Ce dernier cherchait des sujets originaux. Je lui ai proposé Jeu d'Ombres, il m'a proposé Merwan !

 

 

Merwan : Nicolas Forsans était déjà l'éditeur de Loulou sur 419 Africain Mafia. Après une soirée arrosée au festival de Chinon où il a été le seul à reconnaître mon mime de Philippe Noiret, on a compris qu'on avait des atomes crochus. La fois d'après, on s'est retrouvé à 4 pour un déjeuner avec Philippe Hauri, Loulou, Nicolas Forsans et moi-même. On est sortis de table à 15h30, j'ai mis mon point d'honneur à ne pas dire oui tout de suite, mais le projet et le fait de travailler avec Loulou m'enthousiasmait déjà…

En filigrane de son intrigue familiale et policière, Jeu d'Ombres dresse un portrait des banlieues françaises dans leur ensemble. Quel constat en faites-vous ?

Loulou Dédola : Au cinéma il y a eu La Haine, la situation était décrite comme une tombée dans le vide, totalement désespérée. Puis nous avons eu Entre les murs : la banlieue serait victime d'un malentendu, d'une interprétation décalée de la réalité qu'un professeur avisé pourrait à lui seul dissiper… Pour répondre à votre question, j'ai écrit ce scénario. Lisez Jeu d'Ombres, c'est mon constat !

Merwan : Le constat, c'est que la banlieue porte toujours bien son nom : un lieu mis au ban. Ça m'attriste quand on sait les énergies et les talents qui animent les quartiers. C'est encore une gageure aujourd'hui de s'en sortir quand on vient de là. La seule différence, me semble-t-il, c'est que cette jeunesse n'attend plus rien de l'État.

Les codes narratifs du thriller vous permettent ici d'apporter un point de vue sur des problématiques politiques et sociales très actuelles. Vous sentez-vous dès lors investis d'une mission ?

Loulou Dédola : C'est drôle votre question. Lors de notre première rencontre, j'avais usé d'une formule tirée du film The Blues Brothers. Merwan était tenté mais pas disponible. Son agenda était surchargé. Il n'avait pas deux ans à consacrer au projet. Je lui ai dit ironiquement : « Nous sommes en mission pour le seigneur. »

Il y a des contrechants en banlieue qu'il faut faire raisonner. Nous avons besoin de justice sociale, de laïcité et d'activité économique dans les quartiers. Sinon ce sera les trafiquants de drogue et les religieux ! Il a accepté la mission…

Merwan : Chacun de mes films ou de mes albums est une mission. Si je me lance dans une narration il faut que je me sente partie prenante de l'histoire. Jeu d'Ombre ne déroge évidemment pas à cette règle.

L'album est imprégné par le Kémalisme, ce mouvement politique né de l'idéologie d'Atatürk en Turquie. Qu'est-ce que ce personnage vous inspire ?

Merwan : C'est Loulou qui m'a le mieux parlé de Mustafa Kemal. Pour un français, Atatürk me semble extrêmement proche de la philosophie française.

Loulou Dédola : Je rentre d'Izmir en Turquie, la ville kémaliste par excellence. Kemal est un moyen, pas une fin. Il incarne l'espoir d'une vie de liberté et de progrès. Personne ne s'habille comme lui, ne cherche à savoir ce qu'il mangeait ou comment il vivait dans l'intimité. C'est l'antithèse d'un prophète ! Kemal, c'est De Gaulles, Jaurès, Martin Luther King et Mandela à la fois. Depuis les présocratiques jusqu'à la révolution kémaliste en passant par le Siècle des Lumières, des hommes ont cherché à comprendre le monde par la raison et la science animé par un humanisme sans borne. Kemal est un maillon essentiel dans la chaine de ceux qui veulent sortir les peuples de l'obscurité et la misère. Ne m'interrogez pas sur Kemal, je suis intarissable !

Même s'il est très ancré dans le réel, votre récit reste une fiction. Pourquoi avoir choisi cet angle plutôt que celui du documentaire ?

Loulou Dédola : Je suis un entertainer avant tout !

Merwan : En ce qui me concerne, je n'aurais pas dessiné Jeu d'Ombres s'il s'agissait d'un documentaire. J'aime travailler sur des fictions parce qu'on peut pousser les situations, articuler les séquences sans se soucier des réalités historiques. La part ludique est importante surtout sur un projet comme celui-ci qui aborde des problématiques lourdes.

Quel impact pensez-vous que la culture, et a fortiori la bande dessinée, peuvent avoir sur ce type de sujets ?

Merwan : Honnêtement je n'en ai aucune idée. À force de faire des livres je n'anticipe plus. Je mets toutes les chances de mon côté afin de faire den bons albums et de convaincre mes éditeurs de l'intérêt des projets, mais ensuite... Alea Jacta Est.

Loulou Dédola : Vous voulez qu'on parle de mon compatriote Gramsci ? Des superstructures ? La BD est un magnifique outil comme toute forme d'expression artistique. Bob Marley chantait : « We free the people with music. » (nous libérons le peuple par la musique)

J'aime bien cette idée que notre bande dessinée serve à des gamins pour se libérer de l'obscurantisme de la délinquance.

Dans sa façon de décrire les rouages du réel et une vision non manichéenne de la société, Jeu d'Ombres fait penser à des séries TV comme The Wire (Sur écoute) aux USA, ou Engrenages en France. S'agit-il de références que vous revendiquez ?

Merwan : Ce sont mes deux séries favorites, j'aime les gens qui savent de quoi ils parlent. C'est le cas de Loulou, sa vision du réel est puissante.

Loulou Dédola : Je n'ai pas le temps de regarder la télé… Mais depuis le temps que j'en entends parler de The Wire il va bien falloir que je la regarde en Blu-ray ! Pour le reste, quand j'écris je pense surtout à mon vécu. Et à Sergio Leone…

Loulou, pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous amène aujourd'hui à porter vos combats en BD ?

Loulou Dédola : En ce qui concerne mon parcours, je ne parlerai qu'en présence de mon avocat ! (rires)

Plus sérieusement, je viens d'univers interlope. J'ai transité ensuite par la télé, la musique, le cinéma. Mais c'est dans l'univers de la BD que j'ai rencontré le plus de gens sincères et intègres. Peut-être que les enjeux économiques d'un film sont trop élevés pour préserver les rapports humains. En tous cas, dans la BD je m'éclate !

Merwan, qu'est-ce qui vous a motivé dans ce projet qui s'éloigne des thématiques que vous avez pu aborder dans votre carrière ?

Merwan : Je n'ai jamais abordé deux fois la même thématique dans ma carrière. Jeu d'Ombres est donc dans la continuité de mes ruptures, j'imagine. Ce qui m'a motivé, c'est la connaissance profonde de Loulou des quartiers et sa capacité à comprendre ce qui relie les différents univers entre eux. C'est une qualité rare.

Avez-vous adapté en conséquence votre dessin sur cet album ?

Merwan : Comme pour mes thématiques, mon dessin varie en fonction de ce que je traite. Pour Jeu d'Ombres, j'ai travaillé à la plume et au lavis d'aquarelle. D'une part, j'avais envie d'aborder cette technique, mais je pense aussi qu'elle donne un grain ombrageux qui sert bien l'esprit thriller du livre. J'ai aussi opté pour des cadrages dynamiques et des formats allongés pour les cases. Ça donne à l'album un côté cinématographique qui colle bien avec nos influences.


Jeu d'Ombres – Tome 1/2

Scénario : Loulou Dédola

Dessin : Merwan



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