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Interview de Yslaire

Posté le 14.10.2011 dans Les auteurs

Interview de Yslaire

La maïeutique des trois premiers Sambre avait été douloureuse, mais il semblerait que la réalisation des suivants ait été plus légère. Qu'en a-t-il été pour ce T6 ? Combien de temps vous a pris cet album, entre la sortie du T5 en 2003 et aujourd'hui ?
C'est difficile à mesurer, puisque l'écriture du scénario s'est étalée sur plusieurs années, tandis que la réalisation graphique m'a pris moins d'un an.

L'interrogation principale que fouille la saga des Sambre, c'est celle du libre arbitre, de l'inné et de l'acquis. Avez-vous déjà en tête le destin de vos personnages ou vous laissez-vous guider par eux ?
Savoir si on est le fruit de la destinée ou de notre libre arbitre, pour moi cela reste une interrogation sans réponse, et l'un des ressorts de Sambre est justement de passer d'un point de vue à l'autre, de faire douter constamment et sur le hasard, et sur le destin, et sur la liberté. Pour donner une image, nous savons tous que nous allons mourir, mais pas exactement comment. Tandis qu'on avance dans la vie, le champ des possibles se réduit. C'est un peu la même chose avec Sambre : ils vont mourir, je sais plus ou moins quand et comment, mais il reste une part à définir. C'est cette part qui est la plus passionnante. Mais comme pour tous les êtres humains, on rêvera sans doute que ces personnages fussent éternels... En tout cas, c'est vrai que Julie échappe à tous les plans que j'ai fait pour elle.

Vous avez dit qu'à partir du T5 vous ne racontiez plus vraiment l'histoire de Bernard et Julie, mais la suite de La Guerre des Yeux, celle d'une famille maudite. Votre but, c'est donc de nous emmener jusqu'à Bernard-Marie, le dernier des Sambre ?
Chaque cycle est composé de quatre albums pour un cycle et effectivement Maudit soit le fruit de ses entrailles, le tome 5, ouvrait une nouvelle période. Dans le tome 7, on changera de lieu, et l'action sera plus étalée qu'entre les tomes 1 à 4, mais on reste dans la même période, qui retrace le destin de Bernard-Marie et Judith. Cette période parle de la génération suivante à Bernard et Julie, mais cette fois l'un des parents reste en vie : Julie est encore là, et elle aura son rôle dans l'histoire. Par ailleurs, le lecteur a connu les parents, et il juge donc différemment la façon dont la nouvelle génération va vivre la tragédie récurrente aux Sambre.

Vous aviez laissé la main à des dessinateurs talentueux sur La Guerre des Sambre. Par conséquent on imagine que c'est le lien qui vous unit à vos personnages originaux, Julie et Bernard, qui vous pousse à continuer à dessiner leurs aventures. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce lien ?
Effectivement, il me paraît impensable de confier le dessin de Julie à quelqu'un d'autre. Tant que Julie sera vivante, je continuerai à la dessiner. Le lien qui m'unit à elle est sans doute un peu similaire à ce que Flaubert décrivait lorsqu'il a écrit : « Madame bovary, c'est moi ». La révolution était le cadre des autres albums, mais aussi le miroir des émotions des personnages.

Ce nouvel album est presque un huis-clos dans un phare sur une île minuscule, assaillie par la tempête. Peut-on aussi y voir un reflet de l'univers intérieur des personnages ?
Tout à fait, le décor et même les périodes historiques choisies sont le reflet de ce que ressentent les personnages. Sambre est une série qui se veut romantique bien sûr, mais également expressionniste. « La nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles » écrivait Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, et j'ai souhaité que l'on retrouve cet hymne à la nature au travers de cette mer que l'on voit d'abord tourmentée par une tempête puis qui finit par s'apaiser. Par ailleurs, le phare où Julie atterrit s'appelle un « purgatoire », ce qui correspond à l'étape de vie où elle se situe.

On voit dans ce livre Julie hésiter entre la vie et la mort et être touchée par la bonté, s'interroger sans doute pour la première fois sur son avenir, sur ses capacités de résilience. Julie veut-elle la vengeance ou cherche-t-elle l'oubli ?
Sur cette île, Julie hésite effectivement entre vivre et mourir, et en d'autres termes, on peut dire qu'elle vit une catharsis. Pour ce qui est du choix entre vengeance et oubli, en réalité je n'ai pas de réponse à cette question. Depuis sa naissance, on a projeté des choses sur elle, sans qu'elle ait véritablement d'identité. On l'a accusée d'un meurtre qu'elle n'a pas commis, et elle a fini par rentrer en partie dans le personnage qu'on avait créé pour elle, au point de crier vengeance contre les Sambre dans le tome 5. Mais en réalité, on peut penser qu'elle ne veut pas se venger, qu'elle voudrait plutôt échapper à cette destinée. Malheureusement la nouvelle vie qu'elle va s'offrir ne sera peut-être pas ce qu'elle espère...

Ce personnage qui essaie d'échapper à sa destinée écrite d'avance par d'autres, c'est même ce qui me passionne le plus.
À propos de la vengeance, quand j'étais enfant j'aimais bien Le Comte de Monte Christo d'Alexandre Dumas, cette histoire de vengeance sublime. Et finalement, en vieillissant j'ai réalisé ce que cela comportait de naïf. Ce nouveau personnage, Adam Scott Shagreen tel qu'il se présente, est très touchant.

Les personnages secondaires de Sambre ont toujours une épaisseur psychologique intéressante. Pouvez-vous nous dire ce qu'incarne pour vous ce médecin qui tisse un lien particulier avec Julie ?
D'abord c'est le premier adulte positif que rencontre Julie. Autour d'elle, les adultes étaient plus ou moins névrosés, voire psychotiques, voire psychopathes... Or je n'ai pas envie que tout soit négatif dans Sambre : je propose une tragédie et pas un mélodrame. Je souhaite montrer des personnages qui vieillissent, et Julie devient adulte en rencontrant d'autres figures adultes que celles qu'elle a connues jusqu'à présent. J'avais envie de montrer des choses positives : la bonté existe aussi dans ce monde, et cette surprenante bonté est sans doute ce qui fait le plus douter. Par ailleurs, physiquement, je voulais que ce personnage soit incarné, et j'ai choisi de le dessiner me ressemblant.

La série porte le nom de la famille maudite, incapable d'aimer. Pourtant il semble que ce soit plutôt Julie le fil rouge, l'élément moteur du récit. Est-ce que ça a été une surprise pour vous, ou est-ce c'est volontairement que vous avez « condamné Julie à la vie » ?
C'est un accident. Ce qui m'a poussé à faire cette série c'est l'envie de faire Roméo et Juliette en BD. Et finalement, Julie s'est un peu imposée comme D'Artagnan au sein des mousquetaires ! Julie ne fait pas partie de la famille Sambre (même si elle l'a sans doute rêvé très fort), pourtant l'histoire se tourne vers elle. C'est venu progressivement. Déjà, la nouveauté, c'était que l'un des amoureux survive à l'autre ! Il était prévu qu'elle meure en même temps que Bernard, mais il m'a finalement paru impossible que Julie meure. (Elle ne devait pas non plus tuer Valdieu, au départ…) Julie survit, c'est une miraculée. Et ça a emmené une autre idée novatrice par rapport à celle de départ : l'envie de montrer un personnage qui vieillisse, qui devienne parent, et la culpabilité que cela engendre.

Comme Hugo, puis Sarah et même Bernard, Julie est-elle aussi convaincue de l'existence d'une malédiction qui la rendrait néfaste pour les Sambre, y compris pour son fils ?
Non je ne crois pas que Julie en soit convaincue, mais ce qui est sûr c'est qu'elle la subit. Après le destin terrible qui lui était tracé, elle ne sait plus quelle est la part de malédiction qui pèse sur elle. Mais elle n'est pas convaincue, sinon elle ne se rebellerait pas perpétuellement, elle n'aurait pas cette pulsion de vie. C'est son énergie, à cette « Lady Shagreen », qui survit à tout…

Sambre est une série dramatique, passionnelle et sombre. Pour vous, est-ce une figure de style, une histoire symbolique ou le reflet d'un aspect de votre personnalité ?
Une peu de tout cela... Sambre se passe au XIXe, et il y a clairement une volonté de faire une histoire romantique, la volonté que le coeur de l'action se déroule au niveau des sentiments. C'est aussi une histoire d'adolescent, l'espoir d'un amour éternel, qui est le fantasme du grand ado que j'étais lorsque j'ai commencé cette histoire il y a 25 ans. Aujourd'hui, je continue à protéger l'adolescent qui vit en moi. Disons que j'observe ce qui survit à ce fantasme qui était à l'origine de l'histoire. Je vois aussi la série sous mon regard de parent d'adolescents : on ne peut plus voir les choses de la même manière...

Plus d'infos sur l'auteur sur son site : www.yslaire.be



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